Des apprentis sorciers bricolent la constitution ?
Posté le 27.10.2007 par vivelagauche
Descendant de longues lignées de chasseurs, cueilleurs, l’homme a une tendance naturelle à adhérer à un ou plusieurs groupes. L’individu se pare de traits saillants lui permettant de marquer publiquement sont appartenance. Le groupe peut être exclusif et totalitaire comme les bandes ou les sectes, il peut être partiel et l’individu se reconnaît dans différents groupes distincts (nation, parti, club, entreprise, famille, etc.)
Le groupe a une personnalité propre. On peut évoquer « ce qu’il veut », « ce qu’il fait », « quels sont « ses sentiments et ses émotions ». Bref il possède les attributs de l’esprit humain. Mais compte tenu de sa réalité abstraite, il ne pourra prendre corps si l’on ose dire que lorsque ses membres lui auront donné un visage et une voix. Les seuls interlocuteurs des hommes sont les hommes, c’est la prison de la communication de l’espèce. Une statue peut prêter ses traits, Mais au moment de s’exprimer, il y aura toujours nécessité qu’une personne parle. Il y a donc toujours reconnaissance implicite d’un porte parole, incarnation du groupe. Pour résumer, chaque groupe est incarné par un chef qui parle en son nom et le représente. L’état a son roi, le syndicat son secrétaire, l’église son pape et la famille le chef de famille. Il y a donc un phénomène général de l’incarnation du groupe. Plus celui ci est étendu et pérenne et plus la personne qui l’incarne est sacrée et puissante. Cela vaut pour le chef de l’Etat, structure inscrite dans la durée.
En France l’élection au suffrage universel du président en fait un roi élu simultanément identifié à l’Etat et à la majorité parlementaire il cumule ainsi deux légitimités dont l’une est nationale par la fonction et l’autre partisane par le mode de désignation.
Pour dégager le chef de l’état de sa nature de chef de parti, De Gaulle professait qu’il se situait « au dessus des partis ». Il voulait donc que le président soit réellement le porte parole de la nation rassemblée, le représentant « de tous les français ». Cette conception de sa fonction suppose que le chef de l’état se tienne à l’écart des affaires courantes dans une position suprême s’occupant des « grandes affaires nationales » faisant consensus comme les affaires étrangères et la défense. Son intervention au niveau des thèmes plus polémiques passant par des « directives » générales au gouvernement se voulant inspirées d’une sorte de sagesse suprême. De cette manière le président entretient la fiction d’une distance avec la pratique terre à terre de la politique qui lui permet de rester le représentant de la nation rassemblée. Ce qui le rend légitime dans le magistère de grand pontife des cultes républicains. Il officie dans de multiples cérémonies qui regroupent autour de lui les représentants de tous les courants d’opinion.
Le premier ministre nommé par le président mais responsable devant le parlement, exerce dans une sorte d’interface entre président et parlement, le pouvoir politique au jour le jour, traitant les sujets qui divisent l’opinion et font débat entre les partis politiques. Il est donc le chef de son parti et c’est en tant que tel qu’il exerce ses fonctions. S’il bénéficie du soutien de ses partisans, il provoque l’hostilité naturelle des autres partis qui reconnaissent en lui le porte parole d’un groupe rival.
Dans cette organisation du pouvoir exécutif, il y a donc deux groupes distincts avec deux portes paroles aisément identifiables. Le président est quoiqu’ élu par une majorité partisane, le porte parole de la nation toute entière qui le reconnaît comme son incarnation. Le chef du gouvernement reste le chef de la majorité gouvernementale et il incarne d’un groupe qui ne comporte qu’une partie de la nation. Symboliquement il s’agit de deux fonctions distinctes.
Dans la plupart des pays le président ou le chef de l’état désigné par hérédité ou par une élection indirecte dispose de pouvoirs réduits associés à un rôle protocolaire. Il incarne manifestement la nation dont il donne à voir à tous ses membres une image consensuelle et pérenne. Par ailleurs le premier ministre, porte parole du groupe majoritaire ou du clan qui s’est emparé du pouvoir, exerce celui ci avec moins de faste tout simplement parce que champion du clan majoritaire,il ne représente pas l’ensemble de la nation. En Angleterre, le rôle protocolaire de la Reine, se réduit à donner à voir l’histoire et la grandeur du peuple anglais dans lequel s’inscrit le destin singulier de chaque citoyen. La modestie des apparences avec lesquelles s’exerce le vrai pouvoir du premier ministre montre bien qu’il ne représente qu’un parti provisoirement dirigeant auquel chacun peur s’opposer tranquillement.
En Amérique l’existence dans l’état fédéral de nombreux niveaux d’élections et de différentes fonctions électives rend supportable la défaite à Washington. L’adhésion très forte aux valeurs locales peut suffire à considérer comme moins grave l’existence d’un président d’une autre tendance. Certains mouvements de rejet du « pouvoir central » peuvent aussi s’expliquer le refus de s’identifier à l’Union lorsqu’elle est incarnée par un adversaire politique.
Ailleurs l’élection au suffrage universel du chef de l’état est le plus souvent la marque d’un pouvoir quasi dictatorial contre lequel une minorité souffre et s’oppose. Pour elle la présence à la tête de l’état du dictateur ne peut être considérée que comme une marque de rejet de la sphère nationale. Ce qui est de nature à favoriser le développement des séparatismes et des rebellions.
Dans les démocraties, le plus souvent, quel que soit le mode de désignation du chef de l’Etat, il est réduit à un rôle de représentation et de symbole de l’unité nationale.
Le quinquennat et le calendrier électoral ainsi que la pratique de Nicolas Sarkozy ont complètement modifié la nature de la fonction présidentielle. Le président est maintenant de fait le chef de la majorité. Nicolas Sarkozy a rendu ce fait encore plus visible en se rendant en personne au siège de l’UMP pour rendre compte de sa politique. Cette confusion des genres va nécessairement déstabiliser la population en créant un conflit insoluble dans les représentations symboliques attachées à la personne du président. Il prétend être chef de l’Etat, ce qu’il est en droit mais il cumule cet attribut avec celui de chef de la majorité. Dans le premier cas il a droit à un consensus sur sa personne mais dans l’autre il doit faire l’objet d’un positionnement partisan, chacun se définissant par rapport à lui en fonction de ses affinités.
Le groupe national et le groupe politique sont des groupes distincts qui n’ont ni la même portée ni la même finalité.
Maintenir au sommet de l’Etat l’ambiguïté d’un double statut de chef de parti et de chef national est une attitude particulièrement provocante envers la minorité opposée qui ne cessera de souffrir de la dualité incarnée au sommet. Le chef de l’Etat se retrouvera comme le représentant ambivalent d’un parti hostile et de la nation. L’adhésion à cette dernière est chargée d’une grande force émotive car elle joue un immense rôle dans la définition de l’identité individuelle. Le statut trouble de son représentant provoquera chez les opposants un conflit des représentations qui sera source de vives tensions.
Les modifications constitutionnelles qui vont donner au président français une fonction gouvernante au plein sens du terme vont modifier gravement la signification symbolique affectée à cette fonction. Bien qu’élu au suffrage universel, en devenant le chef du gouvernement le président deviendra le représentant du groupe majoritaire et il cessera de fait pour nombre de citoyens d’être le représentant du groupe nation. Sa légitimité de chef de l’état s’en trouvera compromise. Le conflit de légitimité provoquera des réactions chez tous ceux qui ne seront pas disposés à se voir dépouillés au sommet de l’état d’un représentant dans lequel ils puissent se reconnaître.
La querelle sur la lettre de Guy Môquet relève déjà de cette dialectique, en tant que chef de l’Etat le président est grand pontife du culte républicain et chacun lui reconnaît sans difficulté le droit de définir des cérémonies pour célébrer les gloires nationales mais en tant que chef de parti majoritaire il reste un leader politique pour ses adversaire à combattre et ses décisions sont alors illégitimes dans ce qui concerne l’union nationale.
Les apprentis sorciers qui vont bricoler la constitution feraient bien de réfléchir à ces symboliques inconscientes qui nourrissent les sentiments profonds de chacun et peuvent déchaîner des passions aux effets imprévisibles.
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