Qu’est-ce qu’un « logement social » ?
Posté le 05.12.2007 par vivelagauche
Difficile d’entendre à la télé les élus de gauche plaider pour la loi SRU et les logements sociaux et ceux de droite renchérir pour ne pas être en reste dans la bonne volonté sociale. Quoiqu’il en coûte de s’inscrire en faux devant un tel unanimisme, on peut affirmer que le « logement social » est trop souvent l’alibi présentable d’une politique urbaine de relégation et de discrimination.
C’est vrai que le concept est séduisant quand on nous montre des gens modestes installés dans des appartements agréables et payant de petits loyers. Mais on ne s’étend guère sur les listes d’attente et sur l’exécrable favoritisme qui préside parfois à l’attribution de ces logements.
D’abord, il est frappant que ce thème soit particulièrement discuté en cette semaine de traitements médiatiques des « causes » des récents troubles. Sociologues et observateurs soulignent l’état de délabrement des quartiers concernés et conviennent facilement de la nécessité de rajouter du « logement social » à ce qui n’est d’ailleurs que du « logement social » existant qui a manifestement sombré dans une totale déshérence. Pour donner à voir ce qu’est la banlieue et à imaginer comment on y vit, on montre quelques barres d’immeubles délavés au pied desquels jouent des grappes d’enfants. Dans le monde entier, il existe des ghettos mais ce qui est scandaleux c’est que ceux ci ont été financés, commandés et construits par l’Etat dans le but justement de fournir du « logement social » aux catégories les plus défavorisées. Il faut bien sûr aider les gens à se loger mais il est temps de repenser un dispositif qui conduit à financer par des efforts publics considérables, la ségrégation des plus pauvres.
Qu’il soit clair qu’il ne s’agit pas de remettre en cause l’action sociale forte qui, grâce à ces programmes menés par l’Etat, a permis dans les cinquante dernières années d’offrir un toit convenable à toute une partie des classes populaires urbaines. Même s’il est intéressant de s’interroger sur l’accompagnement du déplacement des populations vers les centres urbains qu’a entraîné une offre de logement centrée sur les villes et excluant de fait les campagnes de toute aide au logement comme si les pauvres avaient nécessairement un statut de citadin et ne pouvaient pas se trouver dans les bourgs et les villages. Il n’est pas interdit d’opposer dans un passé pas si lointain, le « confort » relatif des HLM aux conditions de vie sommaires fréquentes en milieu rural. Mais il ne s’agit pas de refaire l’histoire, il convient plutôt de s’interroger sur le contenu de concepts actuels et de leur pertinence dans le discours et l’action politique d’aujourd’hui.
Qu’est-ce qu’un « logement social » ? Sinon un logement construit par un organisme public, financé par les collectivités, destiné aux catégories les plus démunies. C’est aussi trop souvent un appartement d’une surface et d’un confort minimum. Les architectes ne construisent pas sans une incitation ferme ces barres sommaires, sans terrasses ou même balcons, mal insonorisées avec des petites surfaces, des couloirs étroits, mal isolées où l’on pourra loger un maximum de gens pour un minimum d’argent composant ces quartiers sans repères d’immeubles posés les uns à coté des autres comme des cubes égarés dans un pré.
Le logement social conçu et construit pour les pauvres, est discriminant par nature. En fin de compte les barres vident la ville des plus démunis et organisent le ghetto. C’est pourquoi quelles que soient les bonnes intentions dans les politiques de logements sociaux, il est indispensable de reconsidérer un discours et surtout une pratique qui inscrivent dans le plan même des cités les inégalités sociales.
Le « logement social » pose aux socialistes un problème théorique intéressant dans la mesure où il s’agit d’une intervention de l’Etat pour réguler au profit des catégories insolvables (20 % des logements appartiennent au secteur HLM ce qui est considérable) un marché ayant par ailleurs une forme « libérale » pour les autres citoyens. Actuellement nombre de très pauvres ne sont plus dans les logements sociaux qui sont occupés parfois par des locataires qui devraient en être exclus compte tenu de leurs moyens. Si on est resté un marxiste pur et dur, pas de problème, il suffit de décréter que l’Etat construit et attribue suivant les critères qu’il fixe lui même. Et on ferme les yeux sur l’énorme ségrégation sociale qui caractérise la plupart des villes. Sinon on doit s’interroger sur la validité de mécanismes mis en place au fil du temps qui ne sont pas forcément les meilleurs outils pour fournir un habitat décent aux plus démunis. De nombreux travaux d’experts existent déjà et peuvent nourrir une réflexion plus politique. D’autant que les dispositifs d’intervention de l’Etat se superposent de manière complexe. Dans le secteur HLM l’Etat est quasiment maître d’ouvrage, il construit et donc fait un choix complet d’urbanisme à la place des gens qu’il veut aider. Il y a ensuite les différentes aides personnalisées à la location et à la construction où l’Etat fournit une aide financière mais laisse aux personnes concernées la possibilité de choix sur le marché libre. Il y a enfin les lois Robien, etc. où ce sont des particuliers qui font le choix du type d’investissement locatif. Ces différents modes d’intervention relèvent donc d’approches toutes « sociales » mais de conception et de finalité différentes.
On peut penser par exemple que la mixité est un impératif qui remet en cause les quartiers uniformes voire les grands immeubles formés d’un type unique d’habitat. Si un même immeuble doit comporter des appartements de grand, moyen et bas standing, le principe de l’immeuble voué à l’habitat social devient ipso facto caduc. Et l’Etat ne peut plus développer un programme uniforme de logements sociaux. Sans trancher ce débat, on peut conclure de ce raisonnement que la forme des quartiers façonnés par l’habitat social tient davantage des concepts simplificateurs mis en œuvre dans la gestion administrative des dossiers que d’une conception originale de l’urbanisme.
La droite a eu la tentation de remplacer, il y a vingt ans, l’offre de logement social par une politique de l’aide individuelle à l’accession à la propriété. Mais en ne mesurant que très superficiellement ou en ignorant volontairement les conséquences car à partir du moment où on renonce à construire des barres bon marché et qu’on finance avec les mêmes moyens des logements individuels plus chers il faut s’attendre à un nombre inférieur de constructions et à voir surgir en quelques années, ce qui n’a pas manqué d’arriver, la pénurie et la hausse des prix de l’immobilier et des loyers. Pour réaliser des logements de qualité à la place des barres en nombre équivalent, il aurait fallu dégager des moyens budgétaires beaucoup plus importants. Cet effort a fait défaut.
On peut interpréter les allégements fiscaux Robien et Borloo, comme des dispositifs mettant sur le marché de la location des logements subventionnés qui échappent à la notion de « logement social ». Mais ils s’en remettent aux particuliers, et ne concernent pas un nombre suffisant de logements pour avoir un effet significatif sur la pénurie.
Alors faut-il se résoudre à considérer que seul l’Etat devenant maître d’œuvre peut par des réalisations d’envergure, quartiers ou villes nouvelles ou tours, mettre sur le marché rapidement un nombre élevé de logements, ce qui permettrait de réduire la tension actuelle du marché immobilier? Attali a sans doute raison quand il observe que seul l’Etat avec sa puissance d’intervention peut en se saisissant du dossier logement mener à bien une action rapide de construction massive de nature à modifier le déséquilibre actuel entre offre et demande.
Mais ne faut-il pas d’abord en finir avec le « logement social » de mauvaise qualité, bas de gamme parce que subventionné et les quartiers uniformes ? D’ailleurs la nécessité d’adapter les logements aux nouvelles contraintes « énergétiques » qui imposent isolement thermique, recherche de sources d’énergie autonomes (thermo- solaire par exemple), lutte contre les nuisances sonores, bref tout un arsenal de nouvelles exigences, conduit à proscrire définitivement le concept de logement de coût minimum.
Parmi les alternatives possibles il existe par exemple la pratique qui consiste à réserver systématiquement dans les programmes de logements ou de lotissements une fraction des réalisations, qui seront livrées à moindre coût à des populations aidées. Le surcoût étant répercuté sur les pouvoirs publics ou sur les autres acquéreurs. Dans ce cas les réalisations sont toutes de même niveau, mais certains acquéreurs ont bénéficié d’un véritable privilège. La mixité sociale est immédiate mais le système semble devoir être coûteux et injuste, il n’est sans doute pas la panacée.
Il faut bien avoir conscience que la formation de ghettos dans les zones d’habitat dégradé est un phénomène qui peut se poursuivre quelle que soit par ailleurs la politique du logement. Mais que les investissements consentis par les pouvoirs publics servent à la formation de ghettos et ne contribuent pas au contraire à créer de la mixité sociale, facteur essentiel du vivre ensemble est absurde.
Politiquement, l’énergique plaidoyer de certaines personnalités de gauche pour les logements sociaux ne leur procure aucune popularité, tout simplement parce que si tout le monde veut bien en bénéficier par nécessité, personne n’en rêve et personne n’y va par envie. Alors il ne faut pas en attendre une quelconque reconnaissance des citoyens. Quand on parle de la loi SRU les gens entendent prolifération de barres un peu partout, il est peut être temps d’expliquer comment l’application de cette loi pourrait conduire à la diffusion sur l’ensemble du territoire d’un habitat social de qualité et à la disparition d’une partie des barres actuelles.
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