la moitié de ce qu’il faudrait dire
Posté le 07.12.2007 par vivelagauche
La mauvaise conscience
« La France paralysée devant ses mauvais résultats scolaires » titre le journal Le Monde du mercredi 5 décembre. Nul n’est prophète en son pays mais qui n’aurait été réellement surpris si le titre avait été « La France se réjouit de ses brillants résultats » ? Pourtant grâce aux concours dont nul n’ignore la difficulté, le pays dispose du meilleur corps enseignant du monde. Cela est de peu d’effet parce que les enseignants sont les exécutants fidèles d’une politique d’éducation décidée sans eux par un pouvoir politique velléitaire par trop sensible à l’air du temps. Etrange paradoxe d’un pays qui avec des personnels hyper- qualifiés, des équipements scolaires de qualité n’obtient que des résultats décevants. Le Monde à travers trois interviews propose trois pistes. Un astrophysicien veut développer le concept de la main à la pâte, un physicien s’en prend aux professeurs des écoles et souhaite rassembler en une seule matière toutes les sciences du collège. Enfin un mathématicien souhaite ou redoute on ne sait pas trop baisser le niveau des programmes et rappelle au passage que l’on a diminué les horaires d’enseignement des sciences. Au total une demi page pour ne pas trop dire grand chose sinon que l’enseignement n’est pas ce que l’on voudrait qu’il fût. Cette indécision dans le diagnostic dans un pays bardé de certitudes est en soi un événement car l’enseignement va mal depuis vingt ans voire plus.
Une crise qui vient de loin
La baisse des effectifs dans les filières scientifiques est un phénomène déjà ancien qui a été relevé par les observateurs sans que les autorités parviennent ou essayent de l’enrayer? Pourtant ces renoncements concernent les meilleurs élèves du système que sont souvent les bacheliers qui ont effectué les meilleurs cursus scientifiques dans le secondaire. Ce qui les arrête c’est évidemment le taux d’échec monumental observé en première année de DEUG, mais aussi les perspectives de carrière décevante après des études dont ils savent qu’elles vont leur demander beaucoup d’efforts. Ils n’ont pas besoin d’enquêtes internationales pour prendre très vite conscience que le lycée ne les a pas suffisamment préparés à l’enseignement supérieur. Il y a donc un problème spécifique a l’enseignement scientifique du cycle secondaire.
On peut par ailleurs cibler d’autres dysfonctionnements comme la proportion élevée d’élèves qui ne maîtrisent pas la lecture en fin de primaire ou encore la faible efficacité du collège à orienter l’ensemble des élèves vers des filières où ils puissent s’épanouir. IL n’y a donc pas une crise unique du système mais un cumul de dysfonctionnements sectoriels qui demandent chacun une analyse et un traitement singulier. Mais il peut y avoir aussi des causes générales agissant négativement sur l’ensemble du dispositif éducatif.
Les causes sont un immense catalogue à la Prévert, on peut cibler les programmes ; l’organisation des parcours,
la pédagogie (comme la querelle entre méthodes globale et syllabique), les horaires, la discipline, etc.
Toute la difficulté étant de discerner dans un faisceau de présomptions ce qui est réellement déterminant.
Tenter une synthèse qui aurait pour ambition de cibler « la crise du système éducatif » semble mission impossible en l’absence d’études scientifiques pour valider toutes sortes d’hypothèses qu’il n’est pas illégitime de formuler. Mais dans un premier temps il est possible de lister dans le désordre différentes anomalies connues du système éducatif et d’en supputer à chaque fois les effets. C’est une approche moins ambitieuse mais qui peut s’avérer utile.
C’est à cet objectif limité que se consacre la suite de ce propos.
L’enseignement des sciences
La main à la pâte est le début d’une démarche de longue haleine qui doit se poursuivre par l’apprentissage méthodique de la démarche scientifique tout au long de la formation, pour donner aux enfants le goût de la recherche et de l’expérimentation. La méthode n’a de sens que si elle valide dans les automatismes de l’individu une démarche expérimentale face à tout type de problème. Cela suppose que le comportement induit par cette éducation à la méthode expérimentale modifie le comportement dans l’univers scolaire mais aussi dans la vie quotidienne. Quel que soit le plaisir que prennent les enfants à explorer des phénomènes et à découvrir par eux mêmes quelques lois naturelles, l’objectif ne saurait être de reconstruire la totalité de la science par une démarche de redécouverte individuelle. Cela y prendrait beaucoup de temps et supposerait dans chacun un génie hors limites. L’enseignement scientifique ne se résume donc pas et de loin à cette admirable démarche de la main à la pâte. Il convient de le souligner pour éviter les déceptions ministérielles ou parentales de ceux qui croiraient avoir trouvé dans cette méthode la panacée universelle pour améliorer le niveau scientifique des jeunes.
En effet la progression rapide dans la connaissance scientifique suppose la capacité d’assimiler et de faire siennes les conclusions de maints savants et les représentations qui sont celles de la science officielle. Et pour y parvenir il faut posséder au plus haut point des outils indispensables. Toute expérience se termine par un récit qui utilise un langage convenu, celui de la discipline pour une description extrêmement précise de ce qui a été observé et mesuré. Très vite chez les enfants la différence de maîtrise de la langue, de ses structures ou de son vocabulaire peuvent induire une différence de compréhension des phénomènes. Car face à une même expérience, le contenu rapporté dépend énormément des moyens langagiers dont dispose l’individu. Les notions spatiales, temporelles et sensibles qui sont mobilisées peuvent varier significativement d’un enfant à l’autre en fonction du niveau de langue qui lui est familier. Les relations que l’observateur met en évidence sont fonction de ce qu’il a déjà expérimenté dans toutes sortes de situations déjà vécues ou imaginées. La deuxième étape consiste souvent à donner une forme abstraite et mathématisée aux relations mises en évidence et il faut alors bénéficier d’un bagage mathématique suffisant pour exploiter des résultats. Au total tout travail scientifique mobilise fortement des prérequis linguistiques et mathématiques, c’est pourquoi l’aptitude à progresser en physique et autres sciences dépend essentiellement des aptitudes linguistiques et mathématiques de l’élève. Les notes de physique de la classe de seconde ou de première sont mieux corrélées avec les notes de français et de math des classes de troisième plutôt qu’avec les notes de physique ou de biologie du collège.
L’élève se construit son modèle personnel
Il y a vingt ans environ les pédagogues avaient dans l’enseignement scientifique abouti à deux concepts complémentaires le modèle et la progression spiralaire des programmes. Le premier représentait l’articulation d’un certain nombre de lois et de propriétés appliquées à un même domaine qui fournissaient un cadre d’interprétation et de prédiction pour un nombre suffisant d’observations et de problèmes que l’élève devait affronter. Par exemple les notions de conducteur, de circuit, de courant électrique, de continu et d’alternatif, etc. permettent de comprendre un grand nombre de phénomènes électriques qui font partie de notre environnement commun. Le caractère limité du modèle laissait inexpliquées certaines choses plus complexes, le deuxième imposait qu’on reprenne le modèle ultérieurement pour le rendre plus complexe et plus performant en accroissant son utilité aux phénomènes précédemment laissés de coté. L’avantage de cette organisation des programmes était que les élèves disposaient dés le départ d’un savoir opérationnel que l’on complétait ensuite par des additifs différenciés en fonction de la filière poursuivie.
L’évolution vers le pédagogisme et en réalité vers l’individualisme a conduit à remettre totalement en cause ce schéma général au profit de l’idée que seule la démarche compte qu’il n’y a pas de modèle commun valide et que c’est à l’élève de se construire un modèle personnel de son choix adossé à son expérience propre. Cela se traduit par le fait que n’importe qu’elle question fait l’objet d’une étude à n’importe quel niveau. La lecture des programmes donne le sentiment d’un passage du coq à l’âne sans que l’on sache pour quelles raisons profondes, telle ou telle question est abordée en sixième ou en terminales. Cette absence de structuration des programmes prive les élèves du renforcement des savoirs que procure l’examen de situations en relation de voisinage par les objets ou les méthodes, il conduit à évacuer méthodiquement les questions les plus difficiles et à se contenter de survoler les parties abordées à un niveau insuffisant de difficulté.
Pourtant l’histoire des sciences est celle d’une progression et il est excessif de prétendre qu’elle est le fruit du hasard et que la difficulté des questions à résoudre n’a rien à y voir. Quoi qu’il en soit ces choix se traduisent automatiquement par une plus grande hétérogénéité des niveaux des élèves. On ne peut d’une part accorder la priorité à la progression individuelle et d’autre part en attendre l’uniformité des résultats.
L’outil mathématique
Imposer une utilisation moindre de l’outil mathématique en sciences physiques permet à nombre d’élèves d’obtenir une assez bonne note au baccalauréat. Mais elle a pour conséquence immédiate de les mettre en difficulté dès qu’ils entrent dans l’enseignement supérieur où il reprend immédiatement toute son importance. L’affaiblissement du bac scientifique a donc pour effet de mettre en difficulté des élèves qui auraient pu évoluer normalement si la préparation à un usage un peu plus « dur » des mathématiques avait été sérieusement commencé au cours des classes de première et terminales.
La seconde indifférenciée
Une autre cause de l’affaiblissement de l’enseignement secondaire scientifique est la mise en place de la seconde d’orientation. La classe de seconde est une année mal exploitée car les élèves y constituent un public totalement hétérogène par leur niveau mais aussi par leurs préoccupations personnelles. Cela contraint à reporter sur la première et la terminale une partie des difficultés qui étaient abordées avant cette réforme en seconde, la barque des années suivantes s’en trouve donc encore un peu plus chargée. Il serait bon de revenir à une orientation en fin de troisième qui permettrait de disposer de trois années pleines pour préparer sérieusement le bac quitte à prévoir des processus de réorientation pour les quelques élèves qui ne savent pas encore à ce moment là quelles filières les attirent.
Les parents d’élèves
L’affaiblissement de l’enseignement scientifique relève sans doute aussi d’un phénomène plus général lié à la démocratisation du système éducatif. L’évolution des mœurs et la loi donnent de grands pouvoirs aux parents dans un domaine où ils sont juges et partie, c’est quand ils doivent décider pour leurs enfants que les parents sont sans objectivité aucune, prisonniers de l’amour et de l’admiration sans bornes qu’ils portent à leur progéniture, malgré cette situation de faiblesse psychologique où ils se trouvent le système les met en demeure de faire les choix et de décider des orientations en lieu et place de lui même incapable qu’il est d’assumer ses responsabilités. D’ailleurs face aux parents soutenus par les forces politiques et médiatiques, les enseignants et leur administration ont progressivement démissionné préférant en cas de difficultés avec les enfants les justificatifs bidons et des concessions quasiment honteuses à des affrontements risqués. IL a fallu que les élèves et leurs parents aillent très loin dans la violence anti- enseignant pour que l’opinion publique se retourne quelquefois pour leur venir en aide. Par contre les associations de parents lorsqu’elles sont des porte paroles d’intérêts collectifs qui pourraient apporter au système éducatif une sensibilité particulière au vécu des élèves, à ce moment là on ne leur confère qu’un rôle mineur, sans parler de l’organisation des études, des sorties, des stages, des cours de soutien où il ne leur est pratiquement rien demandé. Cette contradiction devrait sans doute être levée pour une meilleure insertion des parents dans le système éducatif. Pour résumer il faudrait donner aux associations de parents beaucoup plus de pouvoirs dans l’administration générale des établissements et aux parents beaucoup moins de droits dans les décisions d’orientation qui concernent leur propre enfant.
Le bavardage et le manque de concentration
Les enseignants rencontrent à tous niveaux deux difficultés liées chez les jeunes d’aujourd’hui, le bavardage et le manque de concentration soutenue. Le manque de respect des parents et des adultes en général libère les jeunes de tous interdits qui pourraient les obliger à tenir compte des règles imposées par les enseignants cela se traduit par un bavardage généralisé qui peut se dérouler pendant que l’enseignant travaille. Il y a dans ce cas là une perte d’information dés le départ. Ce phénomène est suffisamment important pour représenter une perte de temps et d’argent considérables dans l’école d’aujourd’hui. Le deuxième handicap extrêmement important tient à la fâcheuse tendance au zapping dés qu’une tâche demande du temps et de l’application. Est ce du à la télé, aux jeux vidéos, au laxisme éducationnel, à autre chose? Peu importe la cause si cette propension à la dispersion n’est pas rapidement contenue, l’enfant souffre d’un manque de concentration qui altère ses aptitudes à progresser. Ce phénomène de bavardage et de distraction est un véritable fléau national dont le coût en temps perdu se chiffre on ne doit pas en douter en milliard d’euros. Il ne peut être vaincu que par un travail d’autorité de tous les instants de l’enseignant. Il contribue à rendre les conditions de travail pénibles et peut expliquer nombre de congés de maladie. Il est une véritable violence à bas régime qui agresse l’enseignant sans qu’il puisse réellement réagir dans certaines classes. Tous ceux qui ont enseigné à l’étranger savent qu’il s’agit d’une spécificité nationale et qu’il n’existe pas sous cette forme ailleurs.
Le pédagogisme
Alain Fikielkraut, professeur de philosophie à Polytechnique, a progressivement dérapé vers des discours d’extrême droite, mais cela n’a pas pour effet automatique de rendre sans intérêt le discours avisé qu’il tient sur l’enseignement. Lorsqu’il dénonce la priorité donnée à l’immédiat, à l’instantané, à l’actuellement utile et au vécu de l’élève sur la force de l’exemple, de l’œuvre, du maître, de la théorie, de l’héritage, lorsqu’il conteste cette sorte de nivellement des valeurs, des discours, des œuvres et des pratiques comme si chacun de nous n’était que fils de lui même, tout puissant et totalement génial pour recréer le monde à sa convenance, alors que ce qui caractérise l’enfance c’est justement sa faiblesse, son inexpérience, sa dépendance, son ignorance Alain Fikielkraut fait œuvre utile. Il combat des fantasmes, des illusions que la société médiatique, les marchands de rêve ont popularisé mais il remet en cause aussi le pédagogisme ambiant auquel personne ne reproche les efforts scientifiques et techniques pour mieux enseigner mais auquel on peut faire grief d’avoir instauré comme un principe que l’enseignement peut tout et qu’il est entièrement et uniquement le responsable de l’échec de l’enseigné. D’ailleurs cette position totalitaire a pour effet d’infantiliser encore plus l’enseigné qui ne peut que se considérer comme irresponsable de ses échecs mais alors aussi de ses succès. Et il est probable que cette oeuvre de dénonciation dans laquelle le philosophe médiatique qu’il est met parfois peut être un peu d’outrance, rend certainement compte de l’une des raisons de l’affaiblissement de la formation scolaire. Si tout est égal à tout, pourquoi travailler des classiques et non pas la dernière bande dessinée qui vient de paraître. Et ne pas se donner des valeurs de référence conduit à laisser chacun se construire un univers individuel. Il y a ainsi abolition des grilles collectives de perception du monde. Cela ne pose pas qu’un problème de niveau mais renvoie au développement de l’individualisme, à des questions d’identité, de groupe d’appartenance, de nation.
En tout cas de ce débat les parents ont entendu ce qui fait de l’enseignant l’acteur unique des échecs des élèves et il est devenu banal de demander des comptes aux professeurs sur les échecs scolaires, comme on en demande parfois aux médecins dans un mouvement de négation générale du principe de réalité et dans une illusion délirante de toute puissance.
L’organisation ultra rigide
D’autres problèmes très terre à terre sont particulièrement destructeurs. Dans l’organisation ultra- administrative des horaires et des emplois du temps, il est impossible de remplacer une heure d’anglais pendant trois ans par un stage renforcé qui durerait trois semaines. Pourtant le bain linguistique est reconnu comme un moyen efficace pour apprendre vite une langue.
De même en collège, toute une cohorte de disciplines se traînent avec des horaires d’une heure par semaine qu’on ne peut regrouper pour faire des stages, des semestres ou toute autre formule. En bref l’organisation des études est d’une effrayante rigidité ce qui est absurde.
Le collège point faible
De même le collège évolue mais va-t-il assez vite ? Ne faut –il pas que les activités d’éveil aux travaux artistiques et manuels et les stages externes permettent à toute une frange de collégiens de s’orienter vers des cursus qui équilibrent mieux activités intellectuelles et manuelles. Il ne s’agit pas sous une forme déguisée d’introduire l’apprentissage précoce ou de créer des filières de rebut mais on peut tout à fait concevoir des filières mixtes faisant une plus grande place aux enseignements manuels. La encore des formules relais entre école et artisanat sont insuffisantes et ne permettent pas de maintenir toute une série de métiers et de savoir faire qui ont pourtant une grande valeur.
Cette approche n’exclut pas le développement des cours de soutien dans les matières abstraites pour mener une classe d’âge entière à un niveau de connaissances satisfaisant. Une véritable réforme doit prendre le problème dans tous les sens et expérimenter. D’ailleurs le collège est le lieu adapté pour l’élaboration du profil des aptitudes. C’est à dire que de l’élève qui en sort on doit pouvoir dire dans quelles activités il excelle et en déduire un projet d’orientation. On est loin de la situation actuelle ou le seul critère d’orientation reste l’échec ou la réussite en français et mathématiques.
L’innovation impossible
En ce qui concerne les méthodes pédagogiques, Allègre avait introduit une bouffée d’oxygène avec les TPE (réalisation autonome d’une œuvre par un groupe d’élèves sous le contrôle distant d’un enseignant). Petite révolution qui n’était pas sans quelques défauts d’ailleurs. Les successeurs tendent progressivement à vider la réforme de son contenu moyennant quoi on en revient à un statu quo ante particulièrement conservateur. Il faudrait qu’une plus grande autonomie des établissements permette des initiatives pédagogiques absolument indispensables pour remettre le système en mouvement.
Le sens du bac
On peut se lamenter du manque de sélectivité du bac qui est actuellement donné à quasiment tous les élèves de terminales sans nuances ou discussions. Non pas qu’il faille souhaiter des cohortes de collés mais parce qu’en fin de secondaire, il n’existe plus de dispositif d’évaluation et d’orientation des élèves que celle ci soit obligatoire ou volontaire.
Etc.
Au total il n’y a pas dans ce qui précède la moitié de ce qu’il faudrait dire sur une réforme de l’enseignement. Mais c’est un début de ce qu’il faut d’urgence entreprendre.
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