Réflexions sur l'individualisme et ses effets politiques
Posté le 06.01.2008 par vivelagauche
Nous sommes dans une société dominée par l’individualisme et le capitalisme. Il ne s’agit pas de dire que l’ensemble des citoyens s’est plongé dans la lecture des ouvrages de philosophie pour choisir parmi les thèses multiples d’adhérer à l’individualisme comme théorie. Le comportement individualiste n’est pas un choix de vie encore moins une position philosophique mûrement réfléchie qui orienterait par des directives morales et générales le comportement de nos concitoyens. Il est trop facile aussi de confondre individualisme et égoïsme. Ce dernier est un comportement naturel universellement répandu mais qui prendra des formes variées suivant la culture de chacun. Partout les gens pensent à eux et que le milieux soit communautariste, familial, ou individualiste le sens de l’intérêt personnel s’active de la même manière. Quand un fonctionnaire africain détourne un bien collectif (des tracteurs par exemple) appartenant à la région ou à l’état au profit de sa famille ou des habitants de son village c’est bien d’une forme d’égoïsme qu’il s’agit mais son identification au groupe destinataire est telle que l’acte égoïste a des effets collectifs. Les villageois sont très contents et cet acte qui altère gravement le fonctionnement de l’état pourrait paraître, aux yeux de certains, altruiste. Ce comportement ne s’observe pas en Europe ou le détournement aura lieu uniquement au profit de la personne elle même ou de sa famille très proche. On serait en France extrêmement surpris d’apprendre qu’un fonctionnaire (ou tout autre acteur économique) a détourné des biens au profit de son village. A vrai dire un acte d’accaparement délictueux ne pourrait avoir lieu qu’au profit de l’individu lui même ou de sa famille réduite.
Cet exemple extrême et marginal permet d’illustrer de manière simple ce qui caractérise fortement la société actuelle. Chaque individu s’y perçoit comme isolé et fait de la satisfaction de ses intérêts personnels stricto sensu une priorité sociale moralement justifiée. L’épanouissement professionnel, familial, social, culturel personnel est devenu un l’objectif supérieur qui fonde le comportement et les règles morales de la vie. Toute participation à un groupe est perçue comme une dérangeante obligation qui est évaluée par la question « quel est le bénéfice matériel, moral, social que j’en tire en tant que personne ». La réussite sociale y est mesurée suivant le critère du bénéfice personnel. Celui qui a accumulé les signes de la réussite individuelle (argent, relations, notoriété médiatique) est considéré comme socialement supérieur à celui qui a fait œuvre utile pour la collectivité (inventeur, créateur,..). Bien sûr si la création débouche sur la fortune des systèmes de valeurs différents concourent pour encenser la même personne.
Peut-on expliquer cette dérive vers l’individualisme forcené qui guide les comportements du plus grand nombre dans la société française ? Ou du moins suggérer une piste ? Tout simplement le mode de vie imposé par le capitalisme et l’organisation spatiale et économique génère une forme de solitude très grande des individus. Cela commence dès la petite enfance ou chacun vit sa vie de manière séparée, les enfants à l’école, la crèche ou à la garderie et les parents au travail. Fratries et parents passent le plus clair de leur temps séparés les uns des autres. Ils ne se retrouvent ensemble que le soir pour partager très peu de vie commune qui peut de surcroît être polluée par la télé, et surtout pendant les périodes de congés où ils sont justement déconnectés de leur vie sociale habituelle. Parents qui sont souvent séparés et que l’enfant ne voit même pas ensemble. A quoi ressemble l’univers d’un enfant qui est éclaté entre plusieurs adultes successivement tout puissants et protecteurs à son égard mais entre lesquels il est ballotté suivant une chronologie qu’il ne maîtrise pas et qu’il ne voit jamais ensemble ? Ses lieux de vie sont discontinus. Il se meut dans une espace fait lieux familiers distants géographiquement. Il en est de même pour l’adulte dont l’activité est segmentée en séquences qui se déroulent dans des lieux et avec des personnes ad hoc. Il passe en continu d’un lieu à l’autre et d’un groupe à un autre sans jamais en rencontrer un de stable qui soit plus important que les autres. L’adhésion aux activités, aux personnes, aux idées, dans ces conditions n’est que partielle et fonction d’objectifs propres c’est la base de l’individualisme social.
On opposera la vies sportive, les bandes, les associations bref toutes ces activités qui ont pour conséquence de créer du lien social renforcé et de donner un sens plus fort aux relations humaines. Les bandes géographiques forment la forme la plus archaïque et la plus résistante à l’individualisme dans la mesure où le groupe est d’abord associé à un lieu et où ceux qui en fond partie consacrent beaucoup de temps à être ensemble. Mais seuls les désoeuvrés pourront développer une activité de bande à temps plein si l’on ose dire alors qu’au contraire tous ceux qui s’inséreront dan des activité sociales (école, travail, sport) prendront peu à peu leurs distances.
Le même raisonnement peu s’appliquer à peu de chose prés aux associations et clubs sportifs qui en créant de la vie commune combattent l’isolement et par conséquent le développement de l’individualise.
Certes la vie religieuse elle aussi a pour effet d’agglutiner les individus dans un groupe de partage de convictions où les efforts communs, les célébrations collectives, les émotions partagées vont créer des solidarités fortes créant des liens solides capables de perdurer quels que soient par ailleurs les autres vécus séquentiels de chaque individu. Chacun participe à des activités variées en gardant par devers soi que l’essentiel n’est pas l’instant présent et les personnes avec qui il se trouve mais le groupe religieux qui fait sens et demeure en arrière plan présent « au fond du cœur ».
Mais la diminution de l’adhésion religieuse, et de la pratique, témoigne justement de la force de l’individualisme qui rend moins facile le partage fort d’émotions religieuses répétées.
Dans ce contexte l’engagement politique devient particulièrement difficile ou superficiel. Il le demeure lorsqu’il est abordé au même titre que les autres activités comme une action séquentielle. Les gens s’engagent mais pas trop sur les campagnes par exemple. Leur faible investissement peut entraîner facilement désinvestissement voire changement de parti.
Ceux qui veulent réellement s’engager se rendent facilement compte que le lien politique a cessé d’être global pour devenir comme toutes les activités, séquentiel. Toute l’idéologie qui exalte le groupe, le « se serrer les coudes », le lutter ensemble, toute cette terminologie pour l’essentiel propre aux partis de gauche est évidemment caduque.
Il est assez frappant de constater que les appel à la solidarité dans les actions Téléthon et « restaurant du cœur » entraînent assez facilement des comportement de générosité assez larges fondés sur le don qui reste un acte individuel et solitaire fortement valorisant pour le donateur mais que cette propension à la solidarité ne conduit pas l’individu à s’investir dans un groupe ayant pour objectif la solidarité. Le succès connu par ces appels à la générosité publique témoigne du désir de faire le bien unanimement partagé par la culture commune mais en même temps des limites que les individus mettent à leur engagement « pour les autres ». Un acte individuel et ponctuel suffit à satisfaire la pulsion empathique et celle ci ne débouche pas sur la formation d’un groupe motivé par des valeurs communes.
Certes, il existe encore un certain nombre de bénévoles qui ressentent le besoin de se mobiliser et de se « mettre ensemble » pour en faire plus, mais ils ne sont qu’une toute petite minorité dans une population qui au contraire garde ses distances par rapport à tout engagement.
D’autres groupes montrent par leur fonctionnement même à quel point l’engagement collectif est perçu comme limité et fortement lié aux intérêt personnels de l’individu. C’est par exemple les « associations de parents d’élèves » où l’on adhère tant que l’on est concerné par son enfant et que l’on quitte dés que l’enfant n’est plus dans le circuit scolaire. C’est typiquement une association d’usagers à but immédiat. Cela se traduit par l’investissement limité de ces associations sur les thématiques éducatives et sociales et sur les activités du monde éducatif et le rôle au contraire très important qu’elles jouent dans le contrôle des enseignants et de la régularité des décisions qui concernent les enfants. Les mandants ne s’intéressent en fin de compte qu’à ce qui est fait pour leur enfant.
L’engagement syndical souffre énormément aussi du manque de « sens collectif » des travailleurs qui ne s’engagent que sur des bases strictes d’intérêt personnel et prennent leur carte lorsque leur situation individuelle est d’une manière ou d’une autre fragilisée et la quittent dés que leur situation personnelle semble moins menacée et ne pas nécessiter un soutien collectif.
Bien sûr à ces tendances générales ont peut opposer de multiples contre exemples. Heureusement le monde n’est pas uniforme et les orientations sociales fortes n’entraînent pas cent pour cent des individus. Mais les descriptions précédentes font référence à des courants de fonds de la société qu’il est difficile de nier.
Le défi auquel se trouve confronté la gauche démocratique tient pour l’essentiel aux constats précédents. Former une majorité politique dans un système démocratique cela suppose qu’on est capable de développer un corpus idéologique capable d’entraîner une majorité de concitoyens. Mais dans une société noyautée par l’individualisme quel discours rassembleur fondé sur des valeurs d’intérêt collectif, de solidarité et de partage peut on développer avec l’espoir d’être entendu ?
Le nivellement des idées et des valeurs fait aussi que chacun fait son marché idéologique personnel. Il n’y a plus de grande valeur sociale qui structure le monde et s’impose avec une force transcendante comme pouvait l’être le catholicisme dans un passé pas très lointain ou bien un idéal révolutionnaire dans un milieu ouvrier. Aujourd’hui chacun au gré des humeurs de ses lectures ou de ses rencontres va se forger sa vision du monde finalement unique et condamnée à le rester.
Un parti ne pourra donc espérer proposer un « complet à penser » comme c’était le cas dans un passé récent mais devra au contraire proposer une sorte de « module adaptatif » susceptible d’être adopté par une majorité de citoyens comme brique utile dans une construction personnelle.
De la plasticité et de l’efficacité de cette brique à s’imposer à un grand nombre de citoyens dépendra l’influence politique du parti. De plus il va falloir considérer que l’adhésion à un parti soit toujours partielle et pas entièrement satisfaisante car quelle que soit la plasticité du schéma proposé, il ne recouvrira jamais entièrement la construction individuelle intime de l’ensemble des individus.
C’est peut être de cette situation nouvelle qu’il faut rapprocher les « innovations » observées durant la campagne présidentielle où l’on a vu Nicolas Sarkozy mêler allégrement les signes destinés à l’extrême droite et des références à l’ensemble du passé français avec Jaurès et Guy Mocquet . De même les signes forts vers les milieux les plus racistes et ségrégationnistes se sont –il accompagnés de mise en valeur de personnes issues des minorités visibles. Un peu comme si le discours était construit sous la forme d’un argument fort et d’un contre argument correctif systématiquement énoncés en un même mouvement. Une manière de fournir à chacun une sorte d’autonomie pour se construire une image dosée à sa convenance.
De même Ségolène Royal avec les « internats militaires » par la suite devenus « humanitaires » et dotés de compléments de « prévention » donne à son discours sécuritaire un ton radical tout de suite complété par une alternative moins brutale permettant à chacun de se construire sur le sujet une vision personnelle ajustée.
Dans un monde aussi éclaté aussi hétérogène, impossible de démontrer au autres qu’ils sont dans l’erreur en opposant une idéologie globale. Le fractionnisme et la diversité des opinions s’imposent. Pour la même raison les noyaux terroristes ou kamikazes peuvent se développer tranquillement et en silence sans attirer l’attention sur eux. Ces petits groupes ne peuvent concerner qu’une toute petite minorité d’individus qui se sont rassemblés sur des bases d’idéologies extrémistes délirantes mais dans le relativisme général il n’existe pas de corpus absolu à leur opposer absolument. Il est impossible de les persuader qu’ils sont dans l’erreur en se fondant sur une référence universelle qui est justement niée par le relativisme ambiant.
Pour les partis à vocation majoritaire et le Parti Socialiste en particulier la question demeure, comment fonder une pensée politique susceptible de rassembler?
On ne peut y parvenir sans traiter de manière claire de ce qui peut être perçu de la lutte des classes dans une société capitaliste où les citoyens ont des comportements inspirés de l’individualisme tel qu’il a été explicité ci dessus. On voit bien que la notion de « classe sociale » a peu de sens dans ce contexte, même s’il existe dans les faits des gens qui ont des situations sociales et économiques similaires qui les opposent à d’autres groupes.
L’existence d’une communauté active et consciente, rassemblée suppose qu’au delà d’un groupe social défini par des rapports objectifs aux autres qui peuvent relever de la subordination économique, de l’exploitation, de la domination, il existe un minimum de contenu pour élaborer une conscience collective.
La mobilisation politique ne peut se fonder que sur des ressentis communs dans un univers où l’expérience de chacun est unique, et il faut en outre pouvoir proposer une vision de la société à laquelle puisse adhérer le plus grand nombre.
La thématique du « pouvoir d’achat » montre comment cette réalité s’impose au PS qui se focalise sur un concept suffisamment vague pour toucher l’ensemble des catégories sociales (après tout même les très riches peuvent voir leur pouvoir d’achat écorné). On constate que ce type de thématique touche sans difficulté l’ensemble de l’opinion publique mais on peut souligner les limites politiques d’un slogan qui ne conduit à aucun choix politique ou économique, si on ne considère pas une augmentation uniforme des revenus comme une proposition de bon sens. Certes Besancenot le fait en arguant à raison de la baisse de la part relative du travail dans la répartition des fruits de la production mais il se garde bien d’en expliquer les raisons. Il fait comme si la mondialisation n’existait pas et qu’il suffisait de décréter une répartition différente des richesses pour qu’elle se produise sans autres résistances. C’est peut être politiquement efficace mais c’est évidemment totalement irresponsable.
Quant à proposer un projet politique structuré voilà qui est bigrement difficile, tant sur chaque sujet les divergences se feront jour à l’infini.
Les changements peuvent avoir pour origine une contrainte nouvelle qui se fait jour, la crise du pétrole en rendant les déplacements coûteux va obliger à un renouvellement des pratiques sociales. Il n’est pas exclu que dans un avenir proche, le travail et les autres activités soient de plus en plus regroupées sur des espaces géographiques plus restreints avec comme effet un resserrement des liens sociaux et une perception nouvelle des rapports humains. Une autre forme de solidarité émergerait d’un mode de vie différent et donnerait à nouveau au désir du vivre ensemble des ressorts rénovés. Dans ce cas les changements ne se feront qu’après une grave crise bouleversant de fond en comble le mode de vie actuel.
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